Protéger son territoire, ou le sens de la vie

Pour comprendre la crise du monde moderne Economicus, il nous faut revenir aux lois fondamentales de la vie, au cœur du comportement de Sapiens.

Du virus à l’homme, en passant par toutes les formes de vie de notre monde, tout organisme suit les même lois fondamentales.

Comprendre les grands principes de ces lois est essentiel pour repenser nos systèmes de coopération au service notre bien-être et notre liberté plutôt que l’inverse.

Quel est le sens de la vie ?

La question du sens de la vie, la biologie, la philosophie et l’astronomie se la posent depuis des millénaires. 

Peut-être vous-même vous la posez-vous de temps à autre en regardant les étoiles, ou en exécutant un travail qui vous semble absurde. Peut-être vous la posez-vous, en songeant à l’idée de la mort.

Si nous ne pouvons pas répondre au pourquoi de la vie, nous pouvons au moins donner une réponse à son sens.

De la plus petite des cellules à l’organisme le plus complexe, la vie suit trois lois fondamentales :

  1. Protéger la vie
  2. Exprimer la vie
  3. Transmettre la vie  

Pour parler de vie, le professeur et psychiatre Philippe Jeammet l’étend au concept de « territoire », concept que je veux reprendre pour la suite de nos analyses.

Le territoire englobe non seulement l’individu, mais les conditions extérieures nécessaires à son existence

Tout être vivant est biologiquement programmé pour protéger son territoire.

Pour vivre, la petite cellule doit protéger son territoire de vie, qui désigne son enveloppe corporelle, délimitée par sa membrane plasmique, ainsi que l’environnement extérieur qui lui apporte les nutriments nécessaires à sa vie (eau, oxygènes etc.)

Pour vivre, le lion doit défendre son enveloppe corporelle et son territoire physique des autres prédateurs.

Johann Wenzel Peter – Tiger and Lion fight over a Fawn (1809)

Un territoire immense à protéger

Nous concernant, Sapiens, notre territoire de vie n’est pas que physique, mais mental.

Nous sommes des êtres réflexifs. Nous sommes, et sommes conscients que nous sommes conscients.

« Cette conscience de soi et une révolution inouïe, phénoménale, qui fait de nous des êtres à la fois proches des animaux dans notre fonctionnement, mais aussi en partie libérés des contraintes qui les font réagir. Grâce à elle, nous sommes les seuls de tous les êtres vivants à pouvoir moduler nos conduites. »

Philippe Jeammet, Quand nos émotions nous rendent fous, Odile Jacob, 2017

Mais nous sommes aussi conscient des autres : la cartographie de notre territoire mental prend en compte l’autre et ses actes, son regard, son jugement, l’empathie à son égard, et l’étend d’autant que les contacts avec l’autre sont multipliés.  

En ajoutant au territoire physique ce territoire mental , le territoire que Sapiens doit protéger est exponentiel et éminemment complexe :

« Ce qui fait territoire, c’est également ce à quoi j’accorde de la valeur : à mes parents, ma religion, mon club de foot, n’importe quoi, mais du moment où je leur accorde de la valeur […] Au fil du temps, le territoire humain est aussi devenu ce qu’on appelle le narcissisme ».

Phillipe Jeammet, extrait de l’interview vidéo pour Odile Jacob (incrustation vidéo ci-dessous).

Or, pour exister, ce territoire doit en permanence s’ouvrir à l’autre pour se nourrir, tout comme il doit se fermer à l’autre pour s’en protéger.

La crise épidémique actuelle illustre parfaitement d’une part notre réaction physique au virus envahisseur (confinement ), d’autre part notre réaction émotionnelle face à l’idée de son danger, comme nous allons le voir.

Les émotions, premiers régulateurs de notre territoire

En temps normal, le douanier des frontières de notre territoire sont nos émotions.

Sans que nous nous en rendion compte, nos émotions nous permettent réguler en temps réels l’ouverture et la fermeture de notre territoire sur l’extérieur.

Dans une période sans danger, elles nous ouvrent aux autres, nous enrichissent  : la joie, la sérénité, l’envie, la bonne humeur, sont autant d’émotions qui nous ouvrent à l’échange. 

Quand il y a danger, nous fermons notre territoire. La peur, la colère, l’agressivité dressent des barrières face à l’envahisseur, dont le territoire rentre en conflit avec le nôtre.

En ce sens, Philippe Jeammet interprète les troubles mentaux comme des troubles de l’émotion : scarification, anorexie, trouble de la personnalités, sont des manières reprendre le contrôle sur son territoire mental face à des agressions externes. 

Qu’il propose à une jeune patiente qui se scarifie de le faire lui-même pour elle, avec des outils adaptés et correctement stérilisés, celle-ci refusera : son intérêt est de reprendre elle-même le contrôle, pas qu’un autre le fasse à sa place.

Lui-même interprète le suicide comme une reprise extrêmes du contrôle de son territoire, donc une ultime expression de son  élan vital.

Il est intéressant dans la crise épidémique que nous traversons, de voir comparer dans son article covid-19 : fin de partie par l’anthropologue de la santé Jean-Dominique Michel l’ambiance actuelle à un état de psychose, voire de schizophrénie.

Nos émotions nous gouvernent

Malheureusement, nous ne sommes pas maitres de nos émotions.

Ce qui est pratique car nous n’aurions pas le temps de gérer les interactions incessantes de notre environnement avec notre territoire consciemment, mais ce qui peut parfois se retourner contre nous, d’autant plus dans un monde où nous prenons de moins en moins le temps du recul et de la raison.

Les émotions surgissent malgré-nous, en dehors de notre propre volonté, et nous ne pouvons qu’au mieux les observer, voire les « maitriser », ou du moins maitriser les paramètres des contextes de leur surgissement (éviter de se mettre dans des situations qui vont provoquer ses émotions) sans entrer ici dans des gestions médicamenteuses, plus directes.

La protection de notre territoire de vie passe donc par une gestion complexe de ses frontières, en grande partie involontaire. Notre part consciente et analytique, froide et rationnelle est très peu utilisée ici.

À ce sujet, les réseaux sociaux sont un magnifique miroir et stimulateur de nos mécanismes émotionnelles, et la manière dont nous développons nos territoires de croyances bien avant notre savoir.

L’actualité du moment autour de la chloroquine et du professeur Raoult, et les nombreux débats qui en découlent sur les réseaux, alors que personne ne semble avoir toutes les informations, est un bon exemple.

Exprimer la vie

Exprimer la vie, son élan vital et notre potentialité, est la seconde loi fondamentale de la vie.

Elle induit que nous sommes en grande partie déterminés (nous ne choisissions pas d’être homme, lion ou cellule), et que notre liberté ne s’exerce pas dans le « je fais ce que je veux », mais dans le je sais qui je suis.

Une fleur est programmée pour pousser vers la lumière, et l’exercice de sa liberté est de pousser vers la lumière sans entrave, pas de devenir un lion ou un homme.

Notre élan vital, s’exprime chez Sapiens non pas uniquement dans nos capacités physiques, mais dans la protection et l’expression de nos potentialités mentales.

Sur un même plan, la troisième loi fondamentale de la vie, transmettre la vie, peut-être entendu non pas uniquement par la procréation, mais pas tous les moyens de transmettre une part de nous, à travers l’information par exemple, au monde extérieur (incluant les autres et notre environnement).

Comme la fleur, si nous ne pouvons croître vers notre lumière, notre liberté et les fondement même de notre vie sont entravés.

Sans recul, et analyse des causes de ce qui entravent notre croissance (par exemple une cloche en verre), nous nous agaçons, nous froissons, souffrons sans pouvoir agir et exercer notre liberté.

Notre vie est un combat permanent pour la protection, l’expression et la transmission de notre élan vital, que l’on peut résumer au fameux struggle for life de Darwin.

Le struggle for life ou lutte pour l’existence

La lutte l’existence est parfois violente et visible comme en ce moment face à l’épidémie, mais elle est bien souvent invisible et diffuse.

Les crises en sont les symptômes, nos émotions les premiers régulateurs. Pour agir en exerçant sa liberté, sortir de l’emprise de nos émotions, il nous faut comprendre, faire appel à notre conscience et notre raison.

Michel Onfray, est un exemple de « libertaire », confrontant en permanence les autres à leurs croyances, comme on peut le voir ici dès le 28 janvier face à Jean-Michel Apathie sur le sujet du coronavirus :

Michel Onfray alertant le 28 janvier sur l’incohérence de nos réactions face au coronavirus

Au delà de l’actualité, je souhaitais surtout introduire ici cette notion de territoire. Je reviendrai plus longuement au fur et à mesures des articles suivants sur les autres lois, ainsi que de l’importance de les penser de manière dynamique.

La notion de territoire me permettra d’expliquer dans les articles suivants comment la mondialisation, bien qu’accroissant notre territoire physique, réduit notre territoire mental et entrave nos besoins fondamentaux de Sapiens ; comment Internet au lieu de nous donner accès à la connaissance et à l’exercice de la liberté, nous enchaine encore davantage au système moderne et accélère ses dérives ; ou encore, comment la dégradation de l’environnement de Sapiens par Economicus est inélectuctable sans reprise en main de cette liberté.

Merci pour votre lecture, n’hésitez pas à me faire part dans vos commentaires de ce que vous avez pensé de cet article, et me dire selon-vous, quel est le sens de la vie.


Laisser un commentaire