Éloge du virus

Au risque de vous surprendre, j’aimerais faire l’éloge de ce minuscule organisme vivant dont on parle tant, entré si soudainement dans notre univers.   

Je me suis bien renseigné, j’ai bien regardé, je trouve qu’on lui fait bien mauvaise presse.

Il n’est pas si laid qu’on veut nous le faire croire, pas si méchant qu’on nous le dit. Il se trouve juste qu’il se sent fort bien en nous, et que nous quitter n’est pas pour lui qu’une affaire de sentiments, mais une véritable affaire de survie.

Il est bien plus vulnérable qu’il n’y paraît. Sans notre aide pour le mettre à l’abri du monde extérieur, quelques heures, une nuit à l’air libre, un peu de savon, deux trois gouttes d’eau de javel suffisent à l’anéantir, c’est pour vous dire.

Il rend le quotidien très essentiel et très terre-à-terre.

Chaque carré de ma tablette de chocolat me semble important, chaque paquet de spaghetti, hautement précieux. 

Depuis qu’il est là et que mon dentiste est parti à la campagne, je me brosse les dents matin midi et soir par précaution. Je vois déjà de nettes améliorations. Je n’ai même pas dérangé mon médecin pour ma petite angine, et je crois que je survis.

Il me fait utiliser chaque objet dont je dispose, lire tous ces livres empilés sur ma table de chevet depuis tant d’années.

Je crois qu’il me rend meilleur aussi.

Il m’a fait parler avec mes voisins, aider la vieille dame qui habite juste en face à promener son caniche Otaf.

J’ai même remercié mon concierge pour le nettoyage de la poignée de la porte d’entrée du hall de l’immeuble, salué les éboueurs pour leur travail de santé publique, félicité la caissière pour son support à la nation française.

En quelques jours seulement, il a réussi à me faire prendre des nouvelles de mes parents, mes grands-parents, et même ma sœur.

À faire que mes amis me manquent.

Que ma petite amie, en première ligne dans les hôpitaux, et qui refuse désormais de me voir, me manque.

Que dans les contours de leur absence, tous ceux que j’aime me deviennent chaque jour plus précieux que jamais.

De peur qu’il me manque aussi, l’air que je respire m’est devenu un hôte éminemment sérieux.  

J’ouvre mes fenêtres régulièrement pour le faire entrer et occuper chaque recoin de mon appartement. Je veux qu’il soit bien, à son aise, s’attarde chez moi le plus longtemps possible. 

Je crois que cela lui plait, car chaque jour qui passe je vois son teint s’éclaircir, se raviver.

Quand je suis sorti au supermarché ce matin, je l’ai trouvé différent. Beaucoup plus léger, aérien qu’avant ; il circulait dans les rues si librement, c’était vraiment beau à voir vous savez, un pur bonheur de l’admirer faire le tour du pâté de maison en si bonne forme avant de sauter dans mes poumons !

Sur le chemin du retour, je me suis arrêté car je sentais que quelque chose avait changé. J’ai remarqué le silence. Le bruit incessant des moteurs avait disparu, les cris des klaxons s’étaient évanouis. Il y avait  juste le chant des oiseaux, parfois entrecoupé par celui des ambulances.

Il n’y avait pas de voiture, mais j’ai tout de même attendu que le feu du passage piéton passe au vert.

Je crois que je commence à être plus citoyen grâce à lui

D’ailleurs la preuve, j’ai voté dimanche 15 mars.

J’ai fait ce qu’on m’a dit de faire ce jour là.

Tout comme j’ai toujours acheté ce qu’on m’a dit d’acheter, pensé ce qu’on m’a dit de penser.

Enfermé dans mon appartement depuis dix jours, j’ai réalisé grâce à toi, minuscule virus, que l’on avait aussi enfermé depuis longtemps ma liberté.

Celle de choisir un monde un peu différent, où la santé, l’environnement, l’éducation, la science, le temps d’avoir du temps pour soi et s’éclairer, étaient des piliers de notre civilisation. 

Où les Rois que nous croyions choisir étaient guidés par autre chose que les écus à leurs pieds, sauver leur peau et la retourner selon le sens des indicateurs de marché, les avis des sondés.

Alors tu comprends, maintenant qu’on se connaît un peu, petit virus, j’ai un peu peur que tu nous quittes.

Que tu laisses derrière toi un monde de chaos, de chacun pour soi ; que dans les ruines que tu nous lègues, nous ne voyions pas les fondations de notre humanité ; que dans la fumée des crématoriums que tu fais brûler, nous oublions les larmes et la sueur causés. 

Que l’on recommence à faire tourner les usines comme avant, que l’on enchaine les ouvriers les uns aux autres jusqu’en Chine, pour des vêtements, des téléviseurs à bas prix; que chacun continue de mépriser son prochain, son voisin, le patron, l’ouvrier, le professeur, le paysan, l’infirmier ;  pire que ça, que l’on ferme les yeux sur tout ce qu’il y autour de nous, et ne les ouvrions que devant un écran allumé.

Cela prendra un peu de temps pour se relever de toi, mais quand cela se fera, j’aimerais voir les dauphins en Sardaigne, le puma des rues de Santiago du Chili,  et les eaux clair des canaux de Venise ;

Pouvoir serrer dans mes bras ma famille, mon amie et tous ceux que j’aime ;

Dire bonjour, dire merci, dire aurevoir comme il se doit, à ceux que je croise ;

Respirer, à pleins poumons, un nouvel air.

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film Lyon, City of Silence

Post-Scriptum : cet article a donné naissance quatre semaine plus tard à mon premier roman Eloge Du Cygne, à découvrir ici.

NB : faire l’éloge de quelque chose que l’on aime pas ou dont on a peur, est un exercice de pensée que j’ai découvert grâce à Victor Ferry professeur de rhétorique. Pour voir sa chaîne Youtube, c’est ici.

Merci particulier à tout le personnel soignant, médecins, services de réanimation, tout comme les agriculteurs ou les livreurs, forces de l’ordre, politiques, et tous ceux en activité; unis pour passer la crise #Restezchezvous et une pensée particulière à tous ceux directement touchés.

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