Texte court – La Descente en Apnée

Le texte qui suit décrit la plongée extrême d’un apnéiste professionnel, et le voyage intérieur qui l’emmène au bout des ses limites. Inspiré de faits réels, il s’agit d’un de mes premiers textes, rédigé en 2017. Vous trouverez à la fin quelques sources pour aller plus loin dans les coulisses de son écriture. Bon voyage, David.

La descente en apnée

En silence, il embrasse sa femme, puis le bébé qu’elle tient dans ses bras.

Il s’assied sur le rebord de la plateforme, les pieds dans l’eau. Un membre de son équipe vient l’aider à mettre sa monopalme, puis il se laisse glisser dans la mer.   

Il nage jusqu’au filin, suspendu par un bras de métal au dessus de la surface, à l’intérieur du cercle qui lui est réservé. Il se laisse flotter sur le dos, et ferme les yeux, concentré sur lui-même. Ses respirations sont profondes, semblables à la houle de l’océan. Elles partent de son ventre, gonflent sa poitrine, jusqu’à ses épaules et sa nuque, avant de désenfler dans le même sens.

Le bruit autour de lui est toujours présent : le clapotis de l’eau contre les bateaux, les voix des organisateurs, les secouristes qui nagent autour de lui. Mais déjà, il glisse sur lui, comme une musique lointaine.

Les battements de son cœur tombent peu à peu, de plus en plus en lents. Il rejoint cet état de calme total, où tout autour de lui est accepté par son corps et son esprit. Il est totalement apaisé.  

Sa conscience n’est plus retenue qu’à une chose : le compte à rebours du juge, qui annonce le début de sa descente.

Le compte à rebours égrène les dernières secondes. Il prend sa dernière inspiration, sa dernière réserve de vie, et ferme la bouche. Puis il bascule, bras en avant, au fond de l’océan.

De tout temps les hommes ont voulu repousser leurs propres limites.  La descente en apnée, dans les profondeurs de l’océan, sans aucune autre aide que sa propre force d’homme, est l’incarnation parfaite de cette recherche existentielle, gravée en chacun de nous. 

Les premiers mètres sont importants. Il faut battre énergiquement, vaincre la force qui retient à la surface, les changements brutaux de pressions sur  le corps, soudain plongé dans un nouvel univers.

Il faut  envoyer l’air de manière répétée et rapide dans les tympans afin que la force de l’eau ne les déchire pas, puis ralentir le rythme, au fur et à mesure que l’océan ne vous rejette plus vers sa surface, mais au contraire vous avale en son cœur.  

A partir de trente mètres sous la surface,  les battements de palme, qui font paraître l’homme semblable à une sirène fondant dans la nuit, se font de plus en plus espacés.

Il ramène les bras le long de son corps, puis se laisse tomber peu à peu dans ce vide si enveloppant, simplement suivi par le bruit de sa longe, le long du filin qui le guide.

Une minute.

Soixante mètres ont été parcourus. La pression formidable exercée sur le corps à cette profondeur, a longtemps défié les connaissances que l’homme avait sur lui-même. Les scientifiques avaient d’abord prédit que la cage thoracique serait écrasée par le volume d’eau incroyable, les poumons réduis à l’état de raisins secs atrophiés, les tympans et les organes éclatés, tout comme les caisses remplies d’air qu’ils avaient envoyé à cette profondeur.

Ce que les scientifiques avaient oublié, c’est que l’homme, avant d’être homme, vient de l’océan. Ils savent aujourd’hui que son corps est constitué de plus de soixante pour cent d’eau, passant à quatre-vingt pour cent quand il est nourrisson, jusqu’à atteindre quatre vingt-dix-sept pour cent quand il est embryon dans le ventre de sa mère. Le fœtus grandit dans un liquide amniotique pendant neuf mois, sans respirer avant sa naissance, simplement alimenté à travers le sang oxygéné du placenta. Le muscle cardiaque se développe peu à peu, passant d’un cœur à deux cavités comme celui des poissons, à trois cavités comme celui des reptiles, puis enfin à quatre cavités comme celui de tous les mammifères. Plongé dans l’eau, le nouveau-né nage et retient son souffle, ouvre grand les yeux, naturellement.  

De son origine aquatique, l’homme conserve certaines capacités physiologiques proches de son cousin le dauphin, resté dans l’eau. Le premier est le réflexe d’immersion, qui ralentit son cœur lorsque son visage est immergé dans l’eau, afin d’économiser l’oxygène. Ce réflexe incroyable, propre à tout être humain, est d’autant plus efficace que le corps se réhabitue à l’eau. Les pulsations cardiaques descendent à quelques vingt pulsations par minutes, voire moins pour les plus entrainés.

Le second reflexe remarquable, est le bloodshift : les poumons, au lieu de s’écraser sur eux-mêmes à cinquante mètres, se remplissent de sang, venant équilibrer la pression entre l’intérieur du corps et la pression de l’océan, permettant à l’homme de descendre bien plus profond qu’aucun scientifique ne l’avaient imaginé.

A cent mètres de profondeur, emporté par l’océan et ses origines, il continue de tomber. 

Deux minutes. 

Sa femme regarde la surface de l’eau sombre aux reflets bleus, pareille à un monstre endormi. Elle embrasse son bébé, qui reste calme. Elle sait qu’il ne remontera pas avant quatre minutes. Elle est calme, elle aussi. Ce record, qui l’amène là où aucun n’autre homme n’est jamais allé, a été préparé pendant des mois. Il a déjà affronté l’océan et ses limites des centaines de fois, il en est toujours revenu.

Le bébé, est absorbé par un point rouge qui flotte à sa surface : un bout de scotch. Il le regarde, écarquillant ses grand yeux bleus, le suivant du regard, porté par le clapot.

A cent dix mètres sous la surface, l’oxygène qui maintient l’homme en vie, s’est fait de plus en plus rare. L’envie de respirer, de plus en plus pressante. Mais elle n’est qu’un signal lointain dans l’esprit de l’apnéiste, qui en a fait depuis longtemps son compagnon de voyage.

Asphyxié, le corps cri : le diaphragme se contracte, une première fois.

Elle parcourt le corps comme une onde, intimant à l’homme l’ordre de respirer. Puis d’autres contractions surviennent, de plus en plus espacées, de plus en plus faible. Abandonnant de se faire entendre, se résignant à économiser le peu d’oxygène qui lui reste, et dont chaque molécule est devenue un trésor précieux, le corps se tait.

Livré à lui-même, l’homme voit alors dans le monde sombre et solitaire qu’il atteint, des fantômes surgir : ceux de l’angoisse, de la peur, de l’extase et du bonheur, tous emmêlés les uns aux autres, sans forme et sans contours, mais pourtant si saisissant. La narcose, ou l’ivresses des profondeurs, survient sur les derniers mètres de descente, resserrant son champ de vision comme un tunnel se refermant.

Puis au bout du tunnel, au bout du filin suspendu à un poids, la marque : cent-vingt neuf mètres. Il sort du tunnel, tend la main et arrache la marque, preuve de son voyage : il est arrivé au bout de son ancien monde, au bout de sa quête, il faut rentrer.    

Mais cette fois-ci, la gravité est inversée. Il faut s’arracher du vide. Il faut réveiller le corps, insuffler l’énergie qui reste dans chacun des muscles pour battre la monopalme devenue nageoire, et sortir des profondeurs.  

Le retour est crucial. Cent-vingt-neuf mètres restent à parcourir. Il est seul, baignée dans une obscurité entière.  Les bras tendus vers la surface, les mains jointes, la tête droite et le regard fixé sur le filin, il s’élève de l’abyme, ondulant comme un serpent vers un soleil invisible.   

3 minutes.

Sa femme sent son cœur battre. Son bébé regarde toujours le petit bout de scotch rouge, avec attention. Soudain, le bout scotch disparait, emporté par le fond. Il le cherche, mais il ne le voit plus. Il tend son doigt, appelle sa mère, pleure.   

Il est à environ soixante-cinq mètres de la surface.

Il atteint ce moment paradoxal, où pour survivre, il doit arrêter d’exister. Il est entrainé au mètre près, gagné mois après mois, années après années. L’énergie qui lui reste, a été parfaitement calculée pour réaliser les mouvements nécessaires pour regagner la surface. Il n’a plus d’oxygène pour penser, plus d’énergie pour avoir peur, plus rien pour ressentir quoique ce soit. Alors qu’une dernière lueur de conscience, comme un dernier îlot cerné par l’océan, est avalée par le néant, il touche ce point indescriptible, où il n’est plus rien en même temps qu’il est tout.

Depuis quelques mètres, les plongeurs de sécurité sont descendus le rejoindre pour assurer sa remontée. Mais il ne les voit pas : sa conscience a disparu.  

4 minutes.

Une angoisse sourde lui noue la gorge. Son cœur bat si fort qu’elle n’entend plus rien autour d’elle. Son bébé pleure, la main tendue vers l’eau. Elle l’embrasse pour tenter de le rassurer, mais les battements de son cœur sont bien trop forts, bien trop rapides pour masquer sa peur. Le bébé continue de pleurer.

Quinze mètres plus bas, il s’est arrêté de nager. Ses bras sont lentement tombés, sa tête s’est affaissée ; inconscient, il flotte dans l’eau, dans les limbes d’un mince halo de lumière, effleurant l’obscurité. Le corps a puisé dans toutes ses réserves, et n’a plus d’autres solutions que d’éteindre sa conscience, pour préserver le peu de vie qu’il lui reste, pour quelques instants seulement : c’est la syncope.  

Dans une situation pareille, les plongeurs de sécurité n’ont que très peu de temps pour réagir, et remonter le corps de l’homme avant que les lésions sur son cerveau et ses poumons ne soient fatales. Combien ne sont jamais revenus avant lui de leur voyage, pourtant si près du but ?

Ils nagent frénétiquement vers l’homme palmé, l’attrapent sous les bras, et le remontent à toute vitesse vers la surface.

Le corps inerte de l’homme qu’elle aime tant émerge soudain du monstre bleu sans vie, soutenu par deux plongeurs. Elle étouffe un cri de terreur, tandis qu’ils le trainent vers la plateforme, tapotant son visage émergé pour le réveiller, l’appelant, alors qu’un cercle de de plongeurs et de secouristes, se referment sur lui.

Le corps est tiré hors de l’eau, allongé sur la plateforme. Un secouriste place un masque à oxygène sur son visage, tandis qu’un deuxième cherche son pouls. Ce même secouriste attrape son poignet, et lit le profondimètre à la montre du plongeur : « Centre-trente-neuf mètres » dit-il, sans vraiment comprendre ce chiffre, de dix mètres supérieur à celui annoncé, ce qui, s’il était vrai, rajouterait vingt mètres supplémentaires aller-retour à un voyage préparé au mètre près.

Elle ne bouge plus, incapable de parler. Des larmes coulent sur ses joues, sans bruit.

Son bébé s’est tu. Ses grands yeux bleus se sont posés sur un autre petit bout de scotch rouge, attaché en haut du filin suspendu dans l’eau. Les bouts de scotch rouges ont servi aux organisateurs à graduer tous les dix mètres sur le filin de métal, lorsqu’ils l’ont déroulé dans l’eau pour installer la marque. Ils en avaient bien compté treize cette fois-ci, soit cent trente mètres, auxquels ils avaient retiré un mètre – c’est à dire un scotch blanc marquant chaque mètre – pour obtenir les cent vingt-neuf mètres du record préparé.  

Mais personne n’avait remarqué qu’un scotch rouge s’était décroché, et flottait dans l’eau. Personne n’avait remarqué, que cent quarante mètres moins un avaient été déroulés, et non cent trente mètres moins un.

L’homme est inerte. Tout le monde le regarde. Il a franchi cette ligne, que tous redoutent. Il est entré dans ce monde inconnu, mais pourtant si envahissant, si présent, de l’inexistence, qui un jour se referme sur chacun, insaisissable.

Son cœur ne bat plus, et les mains massant sa poitrine, le masque à oxygène sur son visage, les cris, les pleurs, sont inutiles.    

Ses yeux sont clos, on dirait qu’il s’est endormi.

Autour de lui, on entend le bruit de la houle sur les bateaux, le cri des goélands se perdre dans le vent.

Sur le bateau, dans les bras de sa mère, le bébé est calme. Ses grands yeux bleus sont ouverts, et contemplent la mer, si apaisante.  

Pour aller plus loin

Vidéo Stéphane Tourrau – CWT (Poids Constant)

Descente maitrisée de Stéphane Tourreau, actuel champion français d’apnée en poids constant

Coulisses du texte

Le record du monde « volé » de Guillaume Néry pour une erreur d’organisation

Ma propre expérience, à travers un premier stage d’apnée à la base UCPA de Niolon, une des références en France pour l’apprentissage de la plongée, et qui m’a permis de découvrir les bases de ce sport, en toute sécurité bien sûr (voir mon article sur l’UCPA ici)

Le livre écrit par la légende U.Pelizzari, et S.Tovaglieri : Apnée, de l’initiation à la performance

Les partages vidéos et photos du champion français Stéphane Tourreau, dont les photographies illustrent le texte. Crédits photos : Daan Verohen et inconnus.

Stéphane Tourreau, Vertical Blue, Bahamas

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